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  • Alain Lecomte
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CC

Inaliénabilité

Tetemaori_200
Dans un précédent billet, j'évoquais la valeur prise par les choses qui circulaient entre les personnes, véhicules des relations sociales.
Il existe cependant des choses qui ne circulent pas (ou qui ne doivent circuler ou si elles circulent, doivent revenir à leur propriétaire) et qui ont une valeur tout aussi importante, des «possessions inaliénables» en quelque sorte.
Maori_chiefSujet d'actualité, s'il en est, en ce qui concerne les oeuvres extra-européennes dans les musées occidentaux mais aussi sujet qui touche aux restes humains encore présents dans nos collections. Enjeux de respect (la restitution du corps de Saartjie Baartman ne date que de 2002!) mais aussi d'une identité revendiquée.
Maori_chief2_160Ainsi en est-il de la tête Maori (dont un dessin est reproduit en début de ce billet) et dont on a beaucoup parlé au sujet de sa récenterestitution par le Musée de Rouen.
Plus qu'un simple tatouage, il s'agissait d'un véritable remodelage des visages des chefs Maori. Lors de la colonisation de la Nouvelle-Zélande, au XVIIIème siècle, les Occidentaux furent fascinés par ces pratiques et achetèrent des têtes Maori momifiées. Il semble que dès le milieu du XVIIIème siècle, ce commerce fut interdit.
Il reste néanmoins plusieurs d'exemplaires de par le monde à devoir attendre une sépulture en Nouvelle-Zélande.

Photo 1 : Site Rouen Blog.
Photo 2 : Gravure d'un ancien chef Maori. New Zealand Tourist Department n°188.
Photo 3 : Tomika Te Mutu, 19è, chef Maori. Photo Agence John Hillelson.

Donner, recevoir, rendre

Shell_money_300
À Paris, en ces temps de fêtes, les magasins sont noirs de monde; chacun à la recherche du cadeau qui fera plaisir à l'autre, mais aussi, il faut bien l'avouer, à nous-même. Le choix n'est pas simple; il y a la question financière bien sûr et consciemment ou non, on réfléchit si cela est bien ou pas assez ou trop, selon la personne, sa proximité... Et puis il y a ceux qui n'ont rien, il est question de charité, d'aumône, de dons faits aux «pauvres»; interrogations bien présentes au coeur de notre société, de nous-mêmes...
Anneau_korrigane_160Lire ou relire l'Essai sur le don de Marcel Mauss, un texte de 1924-1925, ce n'est nullement se plonger dans un ouvrage suranné aux questions dépassées. Mauss fait le constat que le cadeau que nous faisons n'est pas désintéressé puisqu'il crée une obligation. Le don et le contre-don vont être les pivots de sa réflexion.
Examinons cet anneau de nacre. En Papouasie-Nouvelle Guinée, il prend des valeurs multiples. Celles-ci sont activées selon le contexte des échanges.
Petrequin_200
L'anneau de nacre en vente pour les «touristes» a bien une valeur monétaire, à l'instar de nos cadeaux, auxquels nous ajoutons, il est vrai, ce que nous appelons une valeur sentimentale.
Mais un anneau de ce type servira aussi de compensation lors d'un mariage, entrera dans un «contrat». Il servira de compensation dans une dispute et l'objet rétablira l'équilibre. Il servira encore de compensation lors de funérailles, marqueur de relations entre les clans. L'anneau est en quelques sorte en «relation sympathique» avec son propriétaire.
La manière dont les objets circulent en Océanie va permettre à ceux-ci d'acquérir une valeur à l'aune des relations qui se construisent entre les personnes.
TridacneLa valeur de l'objet est donc toujours contextuelle et le prix ne peut se mesurer avec nos catégories de monnaie. Lorsque l'anneau devient compensation, ce n'est pas d'argent dont il s'agit mais compensation d'un manque, de la perte d'un être; une fille qui va se marier, un aïeul qui vient de décéder...
Les humains n'ont pas de prix me direz-vous; incompréhensible à nos yeux d'acheter sa femme avec des coquillages, aisé d'imaginer les abjectes dérives d'un corps devenu objet... mais là encore, individu, personne, objets sont liés. Penser que s'il y a eu compensation, échanges d'anneaux, les relations sociales ne sont jamais coupées, jamais fermées; les choses et les humains ne sont pas si éloignés que cela peut nous sembler.
Difficile de penser ainsi, mais n'avons-nous pas à y apprendre ?
Bale_arapesh_300
«Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?»
écrivait le poète.
Ce n'est pas tout à fait de cela dont il s'agit, mais peut-être approche-t-on le concept de hau ce «quelque chose qui circule» et qui va nous obliger à accepter le cadeau et à rendre ?
Peut-être faut-il un long détour vers l'Océanie pour comprendre la valeur des choses, mais aussi la nature et la valeur de l'art ?

Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques. de Marcel Mauss est téléchargeable sur internet à partir d'un site extraordinaire : Les classiques des sciences sociales : Une bibliothèque numérique, entièrement réalisée par des bénévoles, fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, sociologue. université du Québec à Chicoutimi.

Photo 1 : Issue du site Anthrophoto.
Photo 2 : Musée du Quai Branly.
Photo 3 :© Pierre et Anne-Marie Pétrequin (cf. exposition Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée).
Photo 4 : Musée des Confluences - exposition virtuelle.
Photo 5 : Archives Museum der kulturen Bâle, 1956 © Alfred Buhler in Ombres de Nouvelles-Guinée.

Tu fais peur Tu émerveilles

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Pour sûr tu es un grand dieu
Je t'ai vu de mes yeux comme nul autre
Tu es encore couvert de terre et de sang tu viens de créer
Tu es un vieux paysan qui ne sait rien
Pour te remettre tu as mangé comme un cochon
Tu es couvert de taches d'homme
On voit que tu t'en es fourré jusqu'aux oreilles
Tu n'entends plus
Tu nous reluques d'un fond de coquillage
Ta création dit haut les mains et tu menaces encore
Tu fais peur tu émerveilles.

in Poèmes, «Xenophiles», André Breton, 1948.



Suite de Tour du Monde surréaliste; matières à réflexion :

L'appropriation surréaliste des objets d'art «indigènes». Article de Sophie Leclercq.

Mur_breton_300

et aussi, dans la même lettre du séminaire 13, Arts & Sociétés :

Entre oeuvres d'art et documents : Les arts d'Afrique à Paris et à New-York dans les années 1930. Article de Maureen Murphy.

La fascination occidentale pour les objets non occidentaux. Article de Nélia Dias.

Photo 1 : Uli, Nouvelle-Irlande, anc. Collection André Breton, © Bibliothèque Jacques Doucet.
Photo 2 : Mur de l'Atelier d'André Breton © Centre G. Pompidou, MNAM

Baining - Giacometti

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Avec ses yeux si grands, comme étonné dans la nuit où il danse, le masque Vung-Vung fait résonner d'un bruit sourd le long tube qui surgit de sa bouche. Dans les montagnes reculées du Nord de la Nouvelle Bretagne, il saute au-dessus du feu afin de célébrer (peut-être ?) des initiations.
L'appendice est fonction : les hommes Baining sont aussi «orchestre».

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Avec une bouche ouverte comme hurlant sa douleur, Le Nez est d'un autre ordre.
Masque d'une mort contemplée ?
Homme-licorne d'un univers sans vie ou sans liberté ?
Qu'es-tu, figure de notre monde ?

Photo 1 : Linden-Museum Stuttgart © in Form Colour Inspiration, Oceanic Art from New Britain, 2001 Ingrid Heermann Ed.; Stuttgart, Arnoldsche.
Photo 2 provenant du site.

Le beau, le sublime...

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«Dédommager le désir» est le titre pour le moins énigmatique d'un article de Monique Jeudy-Ballini qui a travaillé, entre autres, sur le peuple Sulka vivant sur l'île de Nouvelle-Bretagne (au Sud-est de la Papouasie-Nouvelle Guinée).
Relief_rythmes_delaunayElle explique que la danse du masque Hemlout est la manifestation de l'ancestralité.
Sa beauté, il la doit à sa brillance et à sa danse.
Les masques sont appelés, attirés par le chant des femmes.
Certaines se mettent à pleurer.
Les masques suscitent une émotion telle, que le père des masques doit «payer» les femmes qui expriment cette «admiration» car le désir est blessure.
Par sa scénographie, le masque les a dépossédées, les a ravies; il doit donc «dédommager» celles qui font état du trouble causé par sa beauté.
Hemlout_branly_160«Le beau est spécifié d'abord par son efficacité, son caractère agissant, son aptitude à déclencher des émotions» écrit M. Jeudy-Ballini.
Les masques sont donc naturellement détruits après leur danse; l'instant de l'idéal beauté n'est plus.
On peut mesurer à quel point toute appartenance à un musée occidental doit apparaître comme une aberration aux yeux d'un Sulka...
Lisez l'article de Monique Jeudy-Ballini, il nous interpelle sur des questions dépassant largement le cadre des arts «non-occidentaux» et les questions de muséographie mais sur ce qu'est l'art, le beau, le désir...
Ce qui est ici donné à voir est plus important que le représenté.

À lire aussi les billets de Regard Eloigné sur la beauté agissante.

Photo 1 : Masque Hemlout, Museum für Ethnologie, Berlin, © Anatol Dreyer.
Références article : Monique Jeudy-Ballini,
« Dédommager le désir », Terrain, Numéro 32 - Le beau (mars 1999), mis en ligne le 11 juillet 2005. http://terrain.revues.org/document2718.html
Photo 2 : Robet Delaunay, 1932.
Photo 3 : Masque Hemlout, Musée du Quai Branly
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