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Les soeurs Wawilak

Dawarangulili_wawilak300 Pour les groupes de la Terre d'Arnhem, les soeurs Wawilak (Wagilag) sont les filles de l'aîné des Djanggawul, esprits créateurs qui peuplèrent le monde et divisèrent les hommes en deux moitiés: les Dua et les Yirritja.
Le mythe raconte comment elles entreprirent un grand voyage. Celui-ci débuta en Terre d’Arnhem méridionale et s’acheva près de Milingimbi.
Là, elles perdirent un peu de sang placentaire qui tomba dans le trou d’eau près duquel elles avaient fait leur campement. Elles étaient en effet toutes les deux enceintes suite à des amours incestueuses. Le sang réveilla le grand serpent Yurlunggur qui sortit du trou et les avala. Il les recracha car elles appartenaient au même clan que lui.
Le serpent arc-en-ciel provoqua alors la pluie et elles dansèrent afin d’arrêter ce déluge.
Ce mythe est important à la fois parce qu'en parcourant une grande partie du territoire, les soeurs ont mis en relation les clans mais aussi par la place accordée aux danses des soeurs, il est au coeur des cérémonies de la moitié Dua.

Dawidi260
Dawidi peint, ci-dessus, un paysage animé par la faune Dua. Il s'agit de manière sous-jacente de l'histoire des soeurs Wawilak; le serpent Yurlunggur est figuré par deux pythons. Il y a encore deux palmiers, deux mantes religieuses et une petit kangourou, un wallaby. Ceci est décrit dans les différentes versions du mythe. Ainsi, ses interprétations et approches diverses ont donné lieu à des peintures de styles variés.

1_Djembagu160Le mythe des soeurs Wawilak fut probablement peint pour la première fois en 1937 par Kitani.
Depuis, de nombreuses peintures ont été réalisées sur ce thème et un ensemble entier illustrant cette histoire ancestrale a fait l'objet d'une grande exposition en 1997 à la National Gallery of Australia de Canberra.
On pourra lire à ce sujet : Caruana WallyLendon Nigel, 1997, The painters of the Wagilag Sisters story 1937-1997, Canberra : National Gallery of Australia, Thames & Hudson.

Photo 1 : Dawarangulili (Daurangulili), groupe Gupapuyngu, moitié Yirritya, Musée du Quai Branly.
Photo 2 : Djulwarak (Dawidi), Musée du Quai Branly
Photo 3 : Joe Djembangu, Wawilag Creative Story.

Yurlunggur

Bininiywui_Yurlungurr260
Yurlunggur est l'un des noms attribués au python arc-en-ciel en Terre d'Arnhem centrale. Selon les groupes, c'est aussi le grand python sacré Wititj. Il est associé à l'eau et la fertilité mais dans sa colère, il est capable de provoquer des orages, des inondations.
Ci-dessus une écorce peinte par Bininiywui (du groupe Djambarrbuyngu, moitié Dua). Bininiywui faisait partie des artistes de Millingimbi, qui fut dans les années 30 puis vers 1950-60, un centre d'art important au même titre que Maningrinda et Ramingining représentatifs de la production de peintures dur écorce de la région centrale de la Terre d'Arnhem . Ces centres suivaient le mouvement initié plus à l'Ouest, à Oenpelli.Buranday_riv260
Yurlunggur est un être du Temps du Rêve et joue un rôle important dans le mythe des soeurs Wawilak (ou Wagilag).
Ci-dessus, Buranday (groupe Djambarrbuyngu, moitié Dua) peint les traces laissées par Yurlunggur, lorsqu'il poursuivit les deux soeurs Wawilak. Ses traces se transformèrent en rivières. Sur leurs rives, ont poussé des palmiers nains et des arbres, possessions du serpent sacré.
Plus généralement, la croyance en un serpent divin et le respect du serpent python est largement répandue dans différentes cultures de par le monde.
Cf. article et bibliographie.

Photos : Musée du Quai Branly.

Les Wandjina

Leejmaro300
De grandes figures anthropomorphes, frontales, des épaules d'où émerge une tête ronde aux grands yeux noirs mais privée de bouche, ornent les parois de roches dans l'Ouest du Kimberley et le Nord-Ouest de l'Australie. Ce sont les Wandjina.

Barnett_river160George Grey fut le premier occidental à les voir en 1837 et en a reproduit des dessins, se permettant des libertés et des interprétations des plus fantaisistes.
Avec les travaux, entre autres, des anthropologues Layton, Elkin et Crawford dans les années 20-30, on sait que ces figures fantomatiques représentent des ancêtres mythiques des peuples Wororz, Wunambal et Ngarinyin. Rowalumbin160Leurs activités sont racontées dans des mythes complexes dont les chemins (mythes inscrits dans le paysage) sillonnent tout le Kimberley.
Chaque clan a un Wandjina. Ceux-ci portent des noms, de même que les grottes où ils sont peints.
Ils sont les responsables de l’établissement de l’ordre social, c’est-à-dire de la création des territoires des différents clans, de leur démarcation par des pierres dressées et des grottes peintes, et de l’établissement des relations entre les clans à travers un cycle d’échanges cérémoniels appelés wunan.
Wanalirri300 À la fin de leurs activités sur terre, les Wandjina ont gagné les grottes de leurs clans, s’y sont allongés et ont laissé ces traces que sont les peintures.
Les mythes racontent la plupart du temps les événements qui ont mené à ce moment.
Les esprits des Wandjina restent très puissants.
Dès les années 30, des Wandjina ont été dessinés sur des écorces. Alyungurra240
De nos jours encore, ces peintures sur écorce reprennent ces figures et ces mythes avec toujours des niveaux différents de connaissances, tissant des réseaux d'interprétations.

Photo 1 : The Wandjina Warmaj Muli Muli, Lejmarro, Kimberley.
Photo 2 : Barnett River, Kimberley in 2003, Morphy, H., L'art aborigène, Paris, Ed. Phaïdon.
Photo 3 : The Wandjina Rowalumbin, Barker River, Napier Range, Western Australia.
Photo 4 : Wanalirri, Kimberley.
Photo 5 : @ Charlie Alyungurra, 1970, Source: National Museum of Australia.
Les photos 1, 3 et 4 sont extraites de l'ouvrage : 1997, Elaine Godden & Jutta Malnic, Rock Paintings of Aboriginal Australia, Victoria, Ed. Reed Books ; photos @ Jutta Malnic.

Les Tutini des Tiwi

Australian_mus300

Les Tiwi habitent les îles Bathurst et Melville, au Nord de la Terre d’Arnhem. Les cérémonies des Tiwi se composent essentiellement de deux cycles majeurs : les rites d’initiation du Kulama et les rites funéraires du Pukumani (Pukamani ou Pukamuni).
Tutini160En ce qui concerne le Pukumani, les Tiwi confectionnent des paniers d'écorce qui seront brisés sur les poteaux, des bracelets et des objets décoratifs portés par les danseurs.
Ils réalisent surtout de très remarquables poteaux en bois de fer sculptés et peints.
L'art graphique est dynamique et coloré, des formes reviennent de manière récurrente :
Vatican160fourches, ouvertures dans les poteaux.
Parfois, ils revêtent un aspect anthropomorphe.
Cette cérémonie met fin aux contraintes imposées pendant la période de deuil (tabous sexuels, alimentaires, comportementaux). L’esprit du défunt peut alors rejoindre les Ancêtres.
À la fin du Pukumani, les poteaux funéraires Tutini sont érigés sur la tombe, l'entourent. C'est un moment important : une série de danses est exécutée représentant des héros du Temps du rêve et l'expression du chagrin exacerbé.

Ci-dessous des bracelets et pendentif Tiwi : Tiwi_canberra300

On pourra consulter Charles Pearcy Mountford, 1958, The Tiwi : their art, myth, and ceremony London, Phoenix House.

Photo 1 : Australian Museum on line.
Photo 2 : Musée du Quai Branly.
Photo 3 : Vatican Ethnological Missionary Museum.
Photo 4 : Canberra, National Museum @ Matt Kelso.

Femmes, déesses, mères...

Maam_midjaw Le site du Musée du Quai Branly regorge d'une multitude d'informations et de propositions, parfois surprenantes.

Ainsi, nous invite-t-il à un parcours à la carte (en ligne) sur le thème Féminité, fertilité, en présentant des oeuvres de plusieurs continents. Kwayep160Vaste sujet !
On y trouve, pêle-mêle, cette peinture sur écorce de Midjau-Midjawu où un esprit Maam s'attaque à une femme enceinte (une figuration aux « rayons X » toujours aussi surprenante), mais aussi la maternité Bamiléké collectée par Henri Labouret ; rare oeuvre africaine dont on connaît le nom de l'artiste : le sculpteur Kwayep. 
Elle fut réalisée
Crochet160en hommage à l'épouse de N'Jiké lors de la naissance de son premier fils. Ou encore ce crochet du Moyen Sepik, représentant un personnage féminin qui paradoxalement ornait la Maison des hommes. Probablement une ancêtre primordiale d'un clan, de haut rang. 
La liste des 21 oeuvres choisies pour illustrer le thème semble se décliner à la Prévert mais permet toutefois d'intéressantes découvertes. 
(Le parcours sur les masques réserve moins de surprises).

Photos : Musée du Quai Branly.

Peintures de sorcellerie

Femmeenceinte300

Midjau-Midjawu appartient au groupe Gunwinggu et à la moitié Dua de la même façon qu'Irvala
L'artiste ethnologue Karel Kupka, dans sa mission du début des années 60, rapporta plusieurs dizaines de peintures sur écorce de Midjau-Midjawu et notamment des peintures de sorcellerie. 
Ces personnages « magiques » sont reconnaissables à la présence de pointes de dard de raies qui sont figurées à leurs articulations. 
On pourrait reconnaître là des rameaux couverts de feuilles, mais la première hypothèse semble cependant plus probable car dans tout le Pacifique, on connaît l'existence et la dangerosité des flèches à barbillons avec des dards de raies. 
L'état de la femme, enceinte, est illustré dans cette première peinture par la représentation du foetus dans son ventre et par son vagin aux proportions exagérées.


Namarwon300

Ici, c'est Namarwon, génie du tonnerre qui est représenté, une forme ancestrale insérée dans une bulle de nuage. Des haches de pierre ornent ses coudes et ses genoux, symbolisant les coups qu'il peut porter par l'usage de la foudre. Sa tête est ornée de ces fameux signes distinctifs des peintures de sorcellerie, peut-être ici des éclairs imagés.


Photos : Musée du Quai Branly

Irvala

Marayendua300

Ce que j'annonçais en parlant de « peinture pédagogique » chez Irvala, se retrouve sur cette écorce. 
Irvala peint un motif avec des rarrk, de fines lignes multicolores, hachées; des croisillons. 
Les rarrk sont propres à chaque groupe. 
Irvala,lui, appartient au groupe Gunwinggu et à la moitié Dua (ou Dhuwa). 
Au centre et à l'est de la Terre d'Arnhem, dans chaque groupe, les individus appartiennent à l'une des deux catégories sociales et religieuses que constituent la moitié Dua et la moitié Yirritja. 
L'appartenance à un groupe de filiation et à une moitié (transmise par héritage patrilinéaire) détermine la conduite de l'individu. Dans le domaine artistique, cette structure détermine également le choix des thèmes auxquels il a accès, les droits sur une cérémonie ou sur un un rêve dont il hérite. 
On peut ainsi percevoir combien art et autorité vont pouvoir être liés. 3femmesmimidansant160
Grâce au rarrk, on exprime la force du personnage, on rend les figures ancestrales djang, c'est-à-dire, semble-t-il, on leur confère la force propre au Dreaming. 
Les motifs Mardayin (ou Marayen ou Marrayin, éponyme de la cérémonie) qu'on voit sur le corps de l'initié est la résultante de motifs qui servent à transcrire les forces ancestrales et de motifs abstraits. 
La première peinture représente ainsi, à gauche, le motif le plus important pour la moitié dua de la région (l'igname ou l'outarde ?) et à droite, l'initié portant cette peinture corporelle.
(Irvala se retrouve sous le nom Yirawala)

Photos : Musée du Quai Branly.

Meurtre chez les Mimi

Meurtremimi300 Longtemps, j'ai regardé les arts aborigènes avec beaucoup d'intérêt, lu de passionnants articles sur le blog Sur les pas d'une collection, sans jamais les approcher vraiment.
Seulement quelques billets écrits évoquant les toas, les churinga, quelques notions sur le «Dreaming».
Entre nous et les choses, il y a une distance. 

Elle est infiniment plus grande que chez certains peuples. 
C'est une des leçons que j'ai retenue en regardant les réalisations océaniennes, où les ignames décorées sont des oeuvres d'art, où la séparation entre nature et culture est moins nette qu'en Occident. 
Cette prise de conscience n'est pas anodine, elle permet de regarder le monde à travers une paire de lunettes différente... et notamment lorsqu'on veut s'intéresser à de nouvelles formes d'art.

Mimispirit260 
Il faut choisir une porte d'accès qui nous deviendra familière. La plus « simple» m'a paru être les peintures sur écorce de la Terre d'Arnhem. Beaucoup d'entre elles sont inspirées de l'art pariétal, telle cette dernière représentation d'un Mimi de la roche d'Ubirr dans le parc national de Kakadu, en Terre d'Arnhem. (Certaines peintures sur roches sont modernes, on parle alors de « style dynamique » plutôt que de « style mimi »).
Celles que j'ai choisies ont été réalisées par Irvala dans les années 1960, de l'île Croker, représentent des Mimi, ces génies des roches réputés paisibles. 
Et pourtant, et exceptionnellement, la première photo représente un acte de violence. « Trois Mimi firent intrusion dans l'endroit habité par le quatrième. Furieux de ne pas être respecté, celui-ci se cache derrière un rocher, le faisant tomber sur les trois intrus au moment où ils passent dessous. Il en tua ainsi deux et brisa les jambes au troisième ». (Notice du Musée du Quai Branly).

2mimiassis300 
J'aime leur aspect jubilatoire. 
Karel Kupka (in Un art à l'état brut) confirme leur timidité, leur faiblesse telle, « que le vent leur briserait tout de suite le cou ». 
Ce sont pourtant des personnages puissants.
Irvala va poursuivre, réaliser de nombreuses représentations de Mimi et développer une peinture pédagogique, expliquant ce qu'il faut peindre sur le corps des initiés lors des cérémonies Marrayin; des motifs qui peuvent nous sembler abstraits mais qui ne le sont jamais dans l'esprit des peuples de la Terre d'Arnhem.   
(Irvala est aussi orthographié Yirawala)

Photos 1 et 3 : Musée du Quai Branly.
Photo 2 : in L'Art aborigène, Howard Murphy. @ Eye Ubiquitous, Shoreham.

Les toas de la région du Lac Eyre

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Une curieuse histoire. Tout un ensemble de sculptures, de bâtons surmontés de figures, fut collecté par un missionnaire J. G. Reuther entre 1903 et 1906 dans la région du Lac Eyre au Sud de l'Australie, près du village de Killalpaninna où se tenait la Mission luthérienne pour laquelle il travaillait.
Il n'existe aucune autre série équivalente sur le territoire australien.
Toa1_160Reuther les vendit en 1906 au Musée d'Adélaïde avec une série de dessins réalisés par Hiller, un instituteur venu travailler à la Mission, accompagnés d'une documentation précise sur le sens des motifs représentés sur les toas.
Il s'agirait de bâtons que les Aborigènes plantaient dans le sol indiquant un déplacement d'un ou plusieurs individus vers un endroit précis.
Toa2_160Sommes-nous donc en présence d'un langage-objet ? L'hypothèse est bien séduisante...
Lorsque P. Jones et Sutton, en 1986, montèrent une exposition sur les toas, ils posèrent les questions auxquels Reuther, malgré son importante documentation, n'avait pas posées : Quelles étaient les personnes ayant réalisé ces objets ? Quelles populations vivaient dans la région du Lac Eyre à l'époque? Dans quelles conditions ces objets avaient-ils été collectés ?
Il se trouve que ces populations avaient été complètement décimées; et en 1950, il ne restait plus aucun descendant de celles-ci. L'enquête sur les toas s'était donc avérée très difficile à mener.
Toa3_160Cependant, on a su que les rares personnes qui avaient côtoyé la Mission dans ces années 1903-1906 n'avaient jamais évoqué l'existence de toas.
De plus, on a trouvé à partir des dessins de Hiller plusieurs incohérences dans la fabrication des toas (présence de tenons et mortaises).
L'hypothèse la plus probable ? Reuther a certainement fait fabriquer ces objets avant de quitter la Mission dans des conditions dramatiques, voulant par là, prouver que les Aborigènes avaient accès à un système de signes codifiés.
Alors, des «faux», direz-vous ? Non ! La question est bien trop complexe.
À travers ces objets, ceux qui les ont réalisés ont nécessairement fait passer leurs propres connaissances... et au-delà de toute hypothèse, toute interprétation, ce sont réellement de très beaux objets.

Photos tirées du site du South Australian Museum.
Photo 1 : Aquarelle de H. J. Hillier 1904.
Objets appartenant à la South Australian Museum Reuther Collection.

À consulter : Jones, Philip & Sutton, Peter. 1986. Art and Land: Aboriginal Sculptures of the Lake Eyre Region. South Australian Museum, Wakefield Press.

Ce qu'on ne peut pas montrer

Churinga_800
J'évoquais, il y a peu, ces objets sacrés australiens que sont les churinga et la demande des Aborigènes du Désert Central de ne pas donner à voir ces objets cultuels.
Lors de ma récente visite au Pitt Rivers Museum, la tentation était grande de savoir si le musée respectait cette demande, s'il exposait quelque chose ou donnait une explication...
Ce fut donc l'exploration de ces tiroirs merveilleux. Merveilleux parce que sur l'étiquette, vous essayez de deviner ce que ce grand tiroir peut bien contenir et puis après ouverture, vous essayez de comprendre ce qu'il contient : exercice redoutable pour ethnologue en herbe... une autre histoire !
Nous y voilà : les tiroirs C.61.8 et C.61.9 intitulés «Bullroarers, Amulets and Charms & Religious & Ceremonial Artefacts - Australia».

Churinga2_800
Une feuille blanche de papier est posée sous la vitre et masque les objets... rien n'est montré.

À défaut de «voir»; on pourra lire un article intéressant sur le sujet des churinga : «Des rhombes et des tjurunga : La question des objets sacrés en Australie». Alain Testard. 1993. L'homme 125.

Photos © M. F - Images "cliquables".

Les Churinga du Désert Central australien

Fig58300
Les churinga (ou tjurunga) sont des pierres ou des objets en bois d'accacia sur lesquels ont été gravés des motifs. Ceux-ci sont des objets sacrés, toujours actifs pour les Aborigènes du Désert Central australien, notamment pour les Arenda.
Ces derniers ont demandé que ces objets ne soient plus montrés ni dans les livres, ni exposés dans les musées. Certains respectent cette demande, d'autres moins et l'on peut trouver facilement dans les bases de données de grands musées, les photographies de ceux-ci. Pour ma part j'adopte le parti pris de n'en montrer que des dessins provenant d'un article en ligne tiré de l'ouvrage R, Black.1964. Old and new Australian aboriginal art. Sydney, Angus and Robertson.
La requête est cependant difficile à comprendre pour l'esprit cartésien et occidental que je suis.
Je pense évidemment obligatoire le respect de la volonté des personnes dès lors qu'on touche à des choses sacrées. Malgré tout, j'ai du mal à admettre que l'on ne nous permette pas de décrire des objets tout en sachant qu'il y a des significations que l'on ne souhaite pas nous communiquer et de toutes les façons auxquelles nous n'aurions pas accès. Le sacré est associé au secret... certes... mais la frontière me semble fragile entre l'obscurantisme, le savoir du «sacré» et donc le pouvoir «religieux» aux mains de quelques-uns... et la nécessité légitime du secret. J'avoue très simplement avoir toujours beaucoup de questionnements et rarement des éléments de réponse par rapport à cela. Néanmoins, j'en apporte un peu plus loin concernant les churinga.
Fig57_300
Il semblerait donc que sur ces objets cultuels que sont les churinga, soient gravés les motifs représentant le totem du clan.
Les cercles pourraient corrrespondre à des lieux sacrés, les lignes à des trajets. Les churinga seraient en quelques sorte des cartes. Mais ce vocabulaire ne se borne pas à être le reflet d'un simple langage topographique.
Dans le «Dreaming», le temps des Ancêtres, les entités ancestrales se déplacent et donnent formes au monde au cours de leurs cheminements. Ils créent des sentiers, des éléments de paysage lorsqu'ils s'arrêtent, des «esprits enfants» nés de leurs propres parties du corps qui vont «s'incarner» (le mot n'est pas tout à fait juste) dans le corps des enfants «hommes» auxquels le corps des femmes donnera naissance.
Les churinga de pierre seraient associés à ces esprits enfants. Il sont donc à la fois matérialisation de la fertilité, association du clan et de l'espace...
Puisque lié à un site, le churinga doit être vu sur son site et je comprends fort bien que dans nos musées, il n'ait aucun sens. Lié à la conception même de la personne, je conçois aussi qu'il y ait aussi une sorte d'impudeur à souhaiter voir le churinga comme si l'on se permettait de regarder dans l'âme même de la personne... peut être ai-je déjà là un élément de compréhension par rapport à l'interdiction que les Aborigènes imposent vis-à-vis des churinga ?
(Les churinga de bois, eux, seraient des rhombes, associés à la présence même des ancêtres).

Emile Durkheim en 1912, à partir des études de Spencer et Gillen de 1896, écrivit : Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie. Un livre téléchargeable sur internet grâce à l'UQAC... et à partir duquel, on peut commencer à comprendre quelques éléments sur les churinga.

Première note sur l'Australie... et je devine déjà l'ampleur du chemin à parcourir afin, ne serait-ce qu'appréhender le Dreaming, un concept complexe qui modèle à la fois la cosmologie, organise la société aborigène et est lié à la notion de personne... à suivre donc...

Pour aller plus loin : Moisseeff, Marika. 1993. Un long chemin semé d'objets cultuels : le cycle initiatique Aranda. Paris, Editions de l'EHESS.

Dessins tirés de l'article Sacred and ceremonial objects and designes. "Cliquables".

Totem et Bâton

Au Passage de Retz jusqu'au 10 Septembre 2006, une exposition d'art aborigène du nord de l'Australie, la collection d'Arnaud Serval. G_yunupingu_universDernier billet de mon parcours océanien (de fait «parisien») en ce mois d'août...
«L'esprit de la Terre d'Arnhem» est présenté dans ce bel espace que constitue le Passage de Retz. Ce qui retient l'oeil dès l'entrée, ce sont ces forêts de totems: des troncs creux, de 1mètre à 3 mètres de hauteur, décorés.
Les YOLNGU, qui peuplent la Terre d'Arnhem au nord-est de l'Australie, organisent de longues cérémonies funéraires sur plusieurs semaines. C'est à cette occasion qu'ils fabriquent ces totems, réceptacles cérémoniels destinés à recueillir les os des défunts, puis qui sont érigés à la fin des rituels. Batons_etoile_matinDans une autre salle, on est intrigué par ces bâtons fichés dans le sol. Ce sont des objets réalisés là encore à l'occasion de rites funéraires et qui ont la capacité d'emmagasiner le pouvoir spirituel des défunts. Ils sont appelés «bâtons de cérémonie de l'étoile du matin» ou pôles de Barnumbirr. Une notice explique que Barnumbirr est le nom donné à l'étoile du matin qui n'est autre que la planète Vénus et que, «chaque matin avant l'aube, une fois la confection de l'étoile achevée, une vieille femme l'envoie dans le ciel au bout d'une longue ficelle. L'étoile se perche sur la cime d'un pandanus qui pousse sur l'île de Burralku. Comme la lumière du jour arrive, la vieille femme tire à nouveau sur la ficelle pour ranger l'étoile dans son panier jusqu'au lendemain». Njiminjuma

L'exposition est encore composée d'une multitude d'ocres naturelles sur écorce qui, si elles sont pour la plupart «séduisantes», ne laissent pas deviner leur sens.
Pour essayer de comprendre, pour en savoir plus sur la culture aborigène de la Terre d'Arnhem, on pourra lire ce bref document didactique (ou consulter L'Art des Aborigènes d'Australie, petit livre introductif, dans la collection L'univers de l'Art de Thames & Hudson). 

Photo 1 : L'univers 2004 - ©Gulumbu Yunupingu.
Photo 2 : Bâtons de cérémonie de l'étoile du matin, 2006 - ©Gali Yalkarriwuy-Gurruwiwi, ©Henry Gambika Nupurra, Photographe : David Bordes. La collection d'Arnaud Serval.
Photo 3 : Yawk Yawk, circa 1986 - ©Jimmy Njiminjuma, Photographe : David Bordes. La collection d'Arnaud Serval.

Temps du Rêve

TjakamarraÀ l'Ambassade d'Australie jusqu'au 17 Janvier 2007.
Mythe et réalité, tel est le titre de cette exposition d'art aborigène australien contemporain présentant les oeuvres de la Collection Gabrielle Pizzi.
Intéressant parcours complémentaire pour ceux qui visitent le Musée du Quai Branly (très proche), ce dernier donnant notamment à voir d'extraordinaires peintures sur écorce d'eucalyptus. Snake_dreamingFigures de serpent, entrelacs, chatoiement de ces couleurs chaudes de la Terre sont les maîtres mots de ces peintures.
Quelques pistes cependant afin de les appréhender...
Pour les Aborigènes d'Australie, la Genèse a eu lieu à une époque appelée le «Temps du Rêve». Les Esprits ancestraux seraient apparus et auraient façonné la Terre. Cette relation Terre-Homme est profondément «ressentie» en termes spatiaux : des lieux sont investis de valeur sacrée et sur des sites précis se tiennent des rituels particuliers.
Le plus important d'entre eux est probablement l'initiation des jeunes adolescents. Ceremonial_siteC'est dire qu'une personne est intimement liée au lieu où elle est née. Elle se doit de perpétuer le Rêve par des manifestations : cérémonies, dessins, peintures... propres à ce «lieu» et imprégnées des éléments du mythe créateur.
La figure récurrente des différents mythes est celle du «Grand serpent arc-en-ciel» qui, en se déplaçant, a laissé des traces de son passage (montagnes, vallées, rochers...).
On pourra lire avec intérêt le n°9 de Religions et Histoire consacré aux Traditions religieuses des peuples de l'Océanie. Womens_dreaming

Photos de l'auteur.
Peinture 1 : Five Dreamings (1984) - Michael Nelson Tjakamarra.
Peinture 2 : Snake Dreaming at Tatjanga (1987) - Tommy Lowry Tjapaltjarri.
Peinture 3 : Ceremonial Site of Sturt Creek (1999) - Boxer Milner.
Peinture 4 : Women's Dreaming at the water (1998) - Inyuwa Nampitjinpa.

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